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De Gaulle contre le Gaullisme

DE GAULLE CONTRE LE GAULLISME

Conclusion du livre 

du Vice-Amiral Muselier   (Editions du Chêne- Paris)….

 

Dans ce livre le Vice-Amiral Muselier parachève le portrait réalisé par Louis Rougier : le personnage est bien un mégalomane - les médecins disent avec plus de précision technique, au vu des symptomes : un paranoïaque. - 

Pour notre part nous ajouterons, ainsi qu'on pourra le constater par la suite, que ce paranoïaque, comme beaucoup d'analogues dans l'Histoire, a été responsable de la mort et du malheur de millions de personnes…

 La Rédaction

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J'ai voulu fixer, pour les historiens de l'avenir, les faits importants auxquels j'ai pris part ainsi que les conditions dans lesquelles s'est développé le mouvement de la France combattante. Les détails de cette période ardente formaient trois volumes. Les difficultés techniques actuelles de publication m'ont amené à condenser le récit en un seul. Certains documents ayant paru, parfois in-extenso, dans les ouvrages suivants : De Gaulle dictateur (De Kérillis), Adventure in diplomacy de Kenneth Pendar, etc. et dans divers périodiques anglais ou américains, il m'a semblé superflu de les reproduire à nouveau. Par ailleurs, afin de ne pas exciter les passions, j'ai préféré ne pas publier encore certains documents et supprimer certains passages du texte original.

Je décrirai, dans un prochain ouvrage, les événements qui se sont déroulés après ma rupture avec le général en 1942.

 

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En juin 1940, le général Charles de Gaulle était sous-secrétaire d'Etat à la Guerre dans le cabinet Paul. Reynaud. Envoyé en mission à Londres, auprès de M. Churchill, sa présence en Angleterre au moment propice, ses relations avec le Premier Ministre, lui avaient permis de lancer, le 18 juin 1940, par la radio de la B. B. C. l'appel à la résistance et la phrase immortelle : « La France a perdu une bataille, mais la France n'a pas perdu la guerre. » Ses études théori-

 

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ques sur l'emploi des chars d'assaut et la mécanisation de l'armée avaient fait sensation dans les milieux militaires, et la rupture du front français par attaque brusquée de formations blindées et motorisées donnait un singulier éclat à ses théories en en fournissant la plus brillante application. Au moment de l'armistice, le gouvernement britannique avait besoin d'un homme capable, par son éloquence, de galvaniser la résistance et d'entraîner l'empire français. De Gaulle s'était trouvé juste à point, à l'endroit et au moment voulus. Il avait en main des cartes superbes, et j'ai montré comment son appétit de pouvoir personnel, son orgueil et son manque de sens politique l'ont amené à les gaspiller.

 

Dés qu'il eut obtenu de Churchill sa reconnaissance comme chef de tous les Français qui, où qu'ils soient, se rallieraient à lui pour défendre la cause alliée, il évita soigneusement d'accepter le concours d'officiers généraux plus anciens et plus connus que lui. Seuls, le général Catroux, le général Legentilhomme et moi-même acceptâmes de nous grouper autour de lui, en renonçant à nos prérogatives de grade pour ne songer qu'à la restauration de la patrie. Mais la volonté de De Gaulle d'être le chef absolu de la force militaire française en formation contribua à écarter du parti de la résistance plusieurs grands chefs et les formations et les territoires sous leurs ordres. Malheureusement pour la France, de Gaulle, excellent commandant de groupe de chars, n'avait ni les connaissances générales ni l'esprit politique nécessaire pour la tâche qu'il avait assumée. L'échec de ses négociations de l'été 1940 avec les généraux Nogues et Mittelhauser a donné à la guerre une tournure qu'elle n'aurait pas eue si de Gaulle avait agi avec plus de diplomatie et moins d'orgueil dès le début. L'avenir fera toute la lumière souhaitable sur ces négociations qui firent perdre à la France la possibilité de jouer un rôle beaucoup plus vaste dans la conduite de la guerre que cela n'a été le cas. Sa vanité l'empêchait d'écouter les conseils de ses collaborateurs les plus avisés; les fautes se multipliant, il devint difficile de masquer l'insuffisance du chef. Pendant prés de vingt mois, nous passâmes une partie de notre temps à essayer de parer aux conséquences de ses erreurs. Souvent, par ignorance, il sacrifia les intérêts français; souvent, pour les défendre, au contraire, il usa de méthodes maladroites qui nuisaient à notre cause en indisposant nos alliés. A l'intérieur même du mouvement, ses façons d'agir inadmissibles, et les moyens employés par son entourage pour assurer son hégémonie, arrivèrent à décourager la plupart de ses collaborateurs, après avoir écarté du mouvement un grand nombre d'hommes qui auraient volontiers rallié un chef plus humain. « Diviser pour régner » semblait être sa devise, et il n'hésitait pas à employer ou à

 

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laisser employer par ses hommes de confiance des méthodes de corruption, morale ou financière, tout en se comparant à la plus pure de nos héroïnes nationales.

Les hommes et les officiers qui nous ralliaient étaient de deux sortes : une agissante minorité d'aventuriers et d'intrigants pour qui le mouvement de la France libre représentait souvent une chance inespérée de se faire oublier en France et d'exercer leurs talents sur un terrain vierge; la grande majorité était heureusement des volontaires de carrière - ou d'occasion. - qui avaient fait, pour nous rejoindre, un sacrifice immense, celui de leur pays, de leur métier et de leur famille, que peu espéraient revoir. Ceux-ci étaient animés d'une flamme magnifique..

Le rôle d'un chef digne de la confiance de ses hommes était, avant tout, de séparer le bon grain de l'ivraie, de chasser les aventuriers, et de créer avec le groupe de patriotes ardents qui s'est formé dès le début à Londres une communauté d'hommes qui serait demeurée un véritable symbole de liberté pour la France enchainée, et la première arme de son affranchissement.

Au lieu de cela, qu'a fait De Gaulle ? Bien loin d'éliminer les individus douteux qui cherchaient à s'introduire dans le mouvement, il leur confia les postes où l'on avait le plus besoin d'hommes parfaitement intègres.

Quant aux marins, aux soldats, aux simples héros qui avaient quitté tout et se préparaient à un sacrifice plus grand encore, ils attendaient dans l'oisiveté de la vie de caserne que l'on voulut bien comprendre leur impatience et utiliser leur ardeur... Cependant que le général, plus soucieux de gloire politique que de la victoire militaire, gaspillait, une à une, les chances de notre mouvement dans des intrigues inutiles et nuisibles. Quand, enfin, il se décida à envoyer ces hommes admirables au combat, ce fut pour les engager dans une lutte fratricide contre des français au mépris des engagements solennels qui constituaient le principe même de notre mouvement.

De Gaulle, souvent à court d'idées, semblait désirer étouffer les personnalités. Son but personnel était de se faire reconnaitre comme l'incarnation de la France, exactement comme le maréchal Pétain, et, de ce fait Pétain apparut bientôt comme son principal ennemi. Son intransigeance vis à vis de tous ceux qui, dès les premiers jours, ne s'étaient pas rangés sous ses ordres, écarta bien des ralliements, et ses appels enflammés contre les gens de Vichy risquèrent de précipiter davantage et plus vite les gouvernements. successifs du maréchal dans les bras de l'Allemagne, et d'amener la guerre entre la France et l'Angleterre. Son éloquence, soit par la radio, soit dans les

 

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conversations publiques, et privées, avec les ministres et les hautes personnalités britanniques, s'exerça constamment dans ce sens: il semblait oublier que nos ennemis n'étaient pas des Français. Il s'obstinait à ne pas comprendre qu'il fallait, avant tout, réconcilier les Français entre eux, et gagner à notre cause les égarés que la défaite avait éloignés du parti de l'espoir et de la liberté.

De par son accord du 7 août 1940, avec Winston Churchill, De Gaulle était le chef d'une force militaire française. Il pouvait recruter le personnel civil nécessaire au fonctionnement des services de cette force mais il ne tarda pas à multiplier ce personnel civil et à transformer son mouvement purement militaire au début, en un mouvement politique. Influencé d'abord par quelques jeunes gens ambitieux et extrémistes, il écarta progressivement ses collaborateurs républicains dès août 1940, il fit remplacer la devise : « Liberté, Egalité, Fraternité » par « Honneur et Patrie », aux émissions françaises à la B. B. C. Puis, comprenant, sur mes conseils d'ailleurs, que le peuple français ne voudrait pas entendre parler de l'instauration d'un pouvoir despotique, ou d'un retour à la monarchie, il glissa apparemment vers la gauche, et se donna l'allure d'un général républicain.

Il parla de constituer, à Brazzaville, une assemblée de délégués français, à titre consultatif, mais y renonça rapidement et se borna à créer un Conseil de défense de l'empire, qu'il prit soin de ne jamais réunir. Puis, en septembre 1941, il créa le Comité national, composé en presque totalité d'hommes dont il disposait entièrement et qu'il pouvait d'ailleurs renvoyer à son gré. Les membres du Comité national avaient les pouvoirs dévolus normalement aux ministres français, mais, pour qu'un décret fût valable, il suffisait qu'il fût revêtu de la signature du général et de celle d'un des commissaires nationaux, et non du commissaire national responsable. Aucun, contrôle n'existait, le Comité consultatif prévu dans l'ordonnance n° 16 du 24 septembre n'ayant pas été constitué avant la convocation, en 1943, de l'Assemblée consultative d'Alger.

C'est ainsi que le mouvement des Français combattants, qui prétendait représenter la France, fut dirigé par un apprenti dictateur incompétent, pourvu de pouvoirs plus étendus que ceux des monarques les plus absolutistes.

Une telle organisation ne pouvait pas obtenir l'accord du peuple français, resté foncièrement républicain, et risquait de le conduire à la guerre civile.

Le danger était d'autant plus grand que De Gaulle, par tous les moyens, a fait croire à nos alliés qu'il était plébiscité par le peuple puis, en fermant ce cercle vicieux, a cherché à persuader, par sa propagande et par ses agents, les Français de France que son organisa-

 

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tion était parfaite et qu'elle recevait l'appui intégral des alliés, et que ces derniers la reconnaissaient comme un véritable gouvernement. Or, si De Gaulle, eut, au début du moins, l'appui personnel de Churchill, s'il profita ensuite du fait que le gouvernement britannique ayant largement misé sur lui, chercha, malgré toutes ses fautes, à le soutenir, quoique l'appréciant à sa juste valeur, il n'a jamais eu l'appui complet du gouvernement des Etat-Unis. En effet, la démocratie américaine ne pouvait, sans renier tous ses principes, l'appuyer : Le State Department n'oublia jamais l'occupation de Saint-Pierre-et-Miquelon. décidée sans l'accord des alliés. A la fin de 1942, du fait de son caractère, de son ambition, de ses fautes accumulées, De Gaulle n'avait pas permis au mouvement de la France libre de prendre l'essor qu'il aurait pris sans lui.

Cet état de fait avait amené le morcellement, le compartimentage de la France et de son empire en un certain nombre de portions rivales, soumises à des chefs qui s'enviaient, et qui, la plupart, ne songeaient qu'à leurs propres ambitions. Cet état de choses risquait d'amener la guerre civile ou, au moins, la perte de certaines de nos colonies. Le peuple de France était alors en droit de se demander aux mains de quel dictateur il allait être livré, il avait le choix entre la dictature Pétain-Laval, sous la coupe d'Hitler, la dictature De Gaulle, appuyée par l'Angleterre, et la dictature Darlan-Giraud soutenue par l'Amérique. Les vrais démocrates : le peuple qui souffrait, qui travaillait et qui résistait, désespérant de ses chefs, mettait tout son espoir dans le communisme, dont De Gaulle favorisait ainsi, bien involontairement, la croissance.

Lorsqu'en juin 1943, le State Department, qui voulait éviter une perte de prestige, se rendit compte qu'il ne pouvait compter sur le général Giraud et rapprocha sa ligne de conduite de celle du Foreign Office, le général De Gaulle sembla modifier son attitude. Ce renversement apparent de politique lui permit d'obtenir la reconnaissance du Comité national par les Américains.

Après avoir, par son goût du pouvoir personnel et ses fautes politiques nombreuses - dont le choix d'un entourage trop légitimement suspect aux républicains n'est pas la moindre - rejeté une partie du peuple français vers le parti communiste qui avait su prendre une part essentielle dans la résistance intérieure, et cela au prix de nombreuses victimes, le général de Gaulle appela au pouvoir les chefs de ce parti. Depuis lors, nous avons assisté, aussi bien en politique intérieure qu'en politique extérieure, aux changements d'attitude déconcertants du général De Gaulle. Après avoir promis à plusieurs reprises la restauration des insti-

 

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tutions républicaines et s'être fait le défenseur des conseils généraux, il a refusé d'appliquer la loi Tréveneuc, qui permettait d'assurer le retour à la légalité républicaine. Il nous a doté du régime du reférendum ainsi que de la loi électorale actuelle d'où sont issus le tripartisrne... et la confusion.

En politique extérieure, il a joué successivement l'une contre l'autre les cartes superbes qu'il avait en mains, opposant tantôt l'Amérique à l'Union Soviétique, tantôt enfin l'URSS aux Anglo-Saxons. Après avoir signé à Moscou l'alliance franco-soviétique, il se fait actuellement le champion du bloc occidental. Le résultat de ces revirements successifs est que, pas plus en politique intérieure qu'en politique extérieure, personne ne peut faire fond sur lui.

Ses promesses inconsidérées aux Syriens, aux Libanais et aux Indochinois - promesses qu'il a tout fait pour rompre quand elles se sont révélées gênantes - font actuellement perdre à la France des positions stratégiques, économiques et culturelles pour lesquelles des générations de Français se sont sacrifiés, et cela sans la moindre compensation. Sa politique vis-à-vis des Français d'outre-mer a provoqué jusqu'en Afrique du Nord un bouillonnement dangereux.

Méprisant la leçon tant de fois répétée de l'Histoire - utilisant l'enthousiasme et la foi patriotique des Français, pour qui il fut pendant plusieurs années le symbole de la lutte et de la liberté, et qui ne comprennent pas que l'homme est bien loin de se confondre avec le symbole - il continue sa route vers un but bien défini : la prise du pouvoir personnel dans un régime présidentiel.

 

Ealing-Paris, novembre 1942, août 1946.

 



22/09/2015
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