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Attentat contre le Général Salan

 

Extraits de Fin d'un Empire - Tome 3 - Algérie Française par le Général Raoul Salan

 

Le 16 janvier 1957 un attentat mystérieux est commis contre le Général Salan, alors Commandant de la 10 ème Région Militaire et commandant interarmées en Algérie. Nous emprunterons au général Salan lui-même l'analyse de cet événement dans son livre de mémoires intitulé « Fin d'un Empire » - Tome 3 - Algérie Française

Cette histoire véridique qui se lit comme un roman policier est l'une des plus sordides qui soient....

 

P 91

..." C'est seulement à 18h40 (le 19 janvier 1957) que je quitte mon bureau dont les volets ont été fermés à la nuit tombée. J'arrive au gouvernement général et me rend immédiatement chez M. Lacoste. Nous parlons un moment de la situation dans Alger et du léger ralentissement dans la mise en place des paras. Dix-neuf heures viennent de sonner quand un énorme fracas, comme on n'en a jamais entendu dans Alger, ébranle l'édifice. Malgré l'obscurité on voit monter au-dessus du port une épaisse colonne de fumée noire et jaunâtre. Nous nous regardons atterrés.

 

- C'est chez vous, le commandant Rodier est blessé, me communique-t-on. Je mets mon képi, dévale les escalier, bondis dans ma voiture et, à toute allure, rejoins la X ème région. Ma femme m'attend devant la porte.

 

- Rodier est mort, me dit-elle. "

 

..."Sans m'arrêter je pénètre dans le bureau du cabinet militaire. Là le spectacle est atroce. Basset, décomposé, les cheveux roussis, me fait signe. Sa main est rougie de sang car dans l'obscurité il s'est approché de Rodier en l'appelant et sa main a touché son corps. Il me montre dans le coin de la pièce, derrière son bureau, son camarade projeté au sol, avec une énorme blessure au flanc gauche, la poitrine ouverte. Le malheureux a été presque partagé en deux. Sur le parquet et au plafond le sang a giclé en larges plaques. Bien que la guerre m'ait souvent montré des cadavres affreusement mutilés, je ne puis oublier ce spectacle."

 

P 94

..."Le 20 janvier à 9 heures. - Le Commandant Henry chef de la sécurité militaire et le Lieutenant-colonel de Shacken, chef du 2eme bureau. Mon Général, me disent-ils, après l'attentat au bazooka, il devient indispensable que vous soyez mis au courant des bruits qui courent, si désobligeants soient-ils. Nous avons longuement conversé avec le juge Bérard et les propos qu'il nous a tenus confirment bien ce que nous avons appris. Depuis le 15 décembre dernier, vous faites ici l'objet d'une campagne de diffamation, dont l'origine est à Paris .

 La conversation se poursuit :

Nous estimons que ni le F.L.N. ni le P.C.A. ne sont les responsables de l'attentat, mais bien plutôt des Algérois dirigés par Paris. Ce qui est certain, c'est que ces calomnies n'ont commencé à circuler qu'après la visite du général Cogny et des civils qui l'accompagnaient le 15 décembre dernier.

 

P 95

..." Devant cet exposé, je demeure sans voix. Qu'on m'accuse d'avoir bradé l'Indochine et de vouloir " larguer " l'Algérie, le fait assorti de calomnies, dépasse tout ce que je pouvais imaginer. Pareille infamie m'atteint dans ma réputation de chef, moi qui ai toujours protégé mes hommes. Je ne puis que demander à Henry et Schacken de me laisser. Je suis complètement bouleversé. Eh bien ! Je ferai face. "

 

L'enquête menée avec diligence identifie les auteurs qui sont arrêtés, il s'agit de René Kovacs, docteur en médecine, Philippe Castille, inspecteur commercial chez Renault, Michel Fechoz représentant chez Renault, Gabriel Della Monica, sapeur pompier, Christian Tronci, bijoutier, Ange Gaffory, ajusteur mécanicien. Kovacs déclare être innocent. Philippe Castille avoue

 

P 99

..." Je suis inspecteur commercial à la société algérienne des automobiles Renault et connais le docteur Kovacs avec qui j'ai eu des relations au point de vue professionnel. Nous avions de la sympathie l'un pour l'autre. Estimant que la politique actuelle de la France mettait notre pays dans une situation proche de la faillite, nous avons décidé de provoquer un choc psychologique. Il y a eu quelques petites actions de terrorisme sur le milieu musulman, pour lesquelles nous avons été aidés par Tronci, par mon ami Michel Fechoz et par Ange Gaffory. J'ai connu par la suite Gaby Della Monica. C'est l'arrivée du Général Salan, considéré avec M.Mendes France comme le liquidateur de l'Indochine, qui nous a donné l'idée d'un attentat contre la Xème Région. Nous nous sommes procurés trois roquettes et le nécessaire pour la mise a feu. "

 

. .."Le 16, à 18 heures, nous sommes montés individuellement sur la terrasse dont Fechoz avait la clef. Il faisait nuit noire et le temps était à la pluie. Le docteur Kovacs est resté dans la rue et s'est mêlé aux passants. "...

 

..."Tandis que l'équipe Fechoz-Gaffory s'occupait du fil, avec nos autres camarades nous avons transporté contre la balustrade un escabeau, une caisse en bois et une planche à laver pour servir de support aux deux tubes. Puis Tronci a préparé les roquettes, effectuant les jonctions avec le fil qui avait été placé le long du mur de la cour et qui retombait à l'intérieur par la fenêtre du bas demeurée ouverte. J'ai placé les roquettes, rattachées au fil, dans les tubes, puis mes camarades sont redescendus et j'ai moi-même pris l'escalier deux minutes après eux. Arrivé en bas, j'ai procédé à la mise à feu, à l'aide de la pile que je détenais, par contact négatif-positif avec le fil. L'explosion a été instantanée. Je suis sorti sans me hâter et j'ai jeté la pile dans un égout de la rue Sadi-Carnot. Puis mes camarades et moi-même sommes repartis. Je ne savais pas qu'un commandant avait été tué. Je n'ai aucune autre déclaration à faire sinon de vous préciser que notre but n'était pas de tuer, mais de provoquer une explosion spectaculaire au sein même du haut-commandement dans l'espoir de voir réagir et l'opinion publique et les éléments sains de l'armée. "

 

les autres inculpés rapporteront par la suite les mêmes versions. Mais René Kovacs, lui le chef de ce commando, déclarera plus tard, outre la même version, des faits nouveaux au cours de différents interrogatoires

 

P 101

..." Si je me décide à faire certaines déclarations c'est, en mon âme et conscience et après mure réflexion, pour éviter aux protagonistes de cette malheureuse affaire les inconvénients majeurs qu'elle n'aurait pas manqué de leur susciter. Aux environs du début du mois de décembre 1956, je reçus la visite de M. François Knecht, habitant Paris, et marié à une de mes amies d'enfance d'Alger. Il m'exposa les tenants et les aboutissants d'une situation qui pouvait se résumer de la sorte : " Il existait à Paris un comité de six membres parmi lesquels figuraient M. Le sénateur Michel Debré, M. le député Pascal Arrighi et, si mes souvenirs sont exacts, M. Giscard-Monservin (ce dernier nom donné avec les plus express réserves) (en réalité il s'agissait de Boscary-Monservin); M. François Knecht, était chargé d'établir une liaison avec nous pour nous mettre au courant de cette situation et nous prévenir de l'arrivée prochaine de M. Arrighi et de M.Griotteray, officier d'état-major du général Cogny. "

 

..."Le 16 décembre 1956 M. Griotteray me donna des explications qui devaient être complétées l'après-midi même par M.Arrighi que François Knecht amena chez moi aux environs de 17 heures. Auparavant, vers 15 heures 30, j'avais rencontré le général Cogny à l'Hôtel Saint-George dans la chambre de Griotteray, présenté par celui-ci. Cet entretien se borna simplement à un échange de vues sur la situation sans aborder le problème politique."...

 

un plan politique pour renverser le gouvernement, imaginé par M.Debré avec constitution d'un gouvernement de Salut Public ..... où chacun se voyait attribuer de hautes fonctions.

 

P 103-104

Nouvel entretien début janvier 1957

..."C'est au cours de cet entretien qu'il fut question du général Salan. Comme la conversation roulait sur les évènements et la possibilité de les résoudre au mieux, Griotteray a fait allusion à lui dans ce sens: « mais il y a Salan, s'il disparaissait cela serait tout autre chose et les difficultés seraient aplanies » ceci accompagné d'un geste du bras. C'est à partir de ce moment là que germa dans mon esprit ainsi que dans celui de Castille et de Fechoz, quand je leur eus rapporté l'entretien, l'idée de l'attentat contre la Xème région. Le général Faure, au courant de l'existence du comité des six, me déclara même un jour en faire partie et ne se cachait pas d'avoir été envoyé ici par M.Debré."...

 

Et nous retrouvons la méthode habituelle des gaullistes, utilisée avec Darlan, avec Giraud : supprimer les obstacles d'une manière radicale. Et en l'occurence, il fallait supprimer Salan au moment où Cogny présent à Alger serait sur place pour assumer dans la foulée le pouvoir militaro-politique devenu vacant par une sorte de coup d'état que le Gouvernement de Paris serait bien obligé d'entériner. C'est pour cette raison que le Professeur de médecine Lagrot, qui était dans le coup, avait envoyé un télégramme pour raison médicale justifiant la présence du général Cogny à Alger au moment de l'attentat programmé

 

P 105

..." Kovacs répond à la question :

- Quels étaient les contacts du général Faure à Alger ? Et à Paris ?

- Il était assez discret à ce sujet et ne m'a parlé que des seuls poujadistes, en particulier de M. Goutaillier. Il parlait également du colonel André et de " ses tueurs ". A Paris, outre le sénateur Debré, il était très lié avec Poujade. "...

 

P 109

..."A son tour M. Fechoz déclare : ---Tout ce qu'a dit M.Kovacs est l'exacte vérité. J'insiste sur le fait que l'attentat fait partie d'un complot inspire par de hautes personnalités politiques de Paris. "...

 

P 111- 112

Le général Salan se rappelle

 

..." J'avais pour ma part, retrouvé le général Cogny au Tonkin en juin 1954. Le général de Langlade, inspecteur des Forces Terrestres d'Indochine, était venu me voir et m'avait dit :

 

-Mon Général, je vais aujourd'hui (visite qu'il allait faire à Cogny) dans cette petite principauté de l'Italie décadente où règne Borgia, et où l'on s'attend toujours à ce que Lucrèce, derrière le rideau, vous tende la coupe de poison. Allusion à Cogny et à sa compagne qui portait un nom de consonance italienne. Sur le moment j'avais souri à cette boutade. Maintenant, les déclarations des auteurs de ce tragique attentat méritent attention. La visite de Cogny à Alger les 15 et 16 décembre 1956 et la mise en garde du Lieutenant-colonel Faig : "Méfiez-vous du général Cogny… ", prend toute son importance. "...

 

..."Tout ceci m'étonne et il me semble entrevoir la vérité à travers les accusations des inculpés, tant il y a des faits et gestes troublants dans le comportement du général Cogny."...

 

..."Que de questions peuvent maintenant se poser à la lumière de ces déclarations. Parmi les autres noms cites par Kovacs, Castille et Fechoz, d'aucuns figurent dans les informations que j'avais eues en 1955 et 1956, au cours de mon séjour parisien. Il m'avait été en effet signalé à l'époque que plusieurs groupes issus du R.P.F., parfois sans aucun lien entre eux, travaillaient pour le retour au pouvoir du général De Gaulle. Au cours des incidents de l'Etoile, le 4 avril 1954, puis le 8 mai 1955, j'avais décelé leur intervention. Dans le même temps, lors de la lutte contre le projet de Communauté Européenne de Défense (C.E.D.), le nom du sénateur Michel Debré, qui menait campagne sur le plan parlementaire, se trouvait prononcé aux côtés de celui du général Jacques Faure et des animateurs du Centre d'information des anciens combattants (C.I.A.C.), MM. Labelle-Rojoux et J.C. Barbé, tous deux militants gaullistes. "...

 

P 113

..."Le 15 janvier 1957, on m'avait écrit que le conseiller Blocq-Mascart publiait un projet de Constitution et faisait des réunions à son domicile où l'on pouvait rencontrer Michel Debré, le général Cogny, le syndicaliste André Lafont de la C.G.T T-F.O et Roger Frey, secrétaire des républicains-sociaux. Les noms du général Cogny, du sénateur Michel Debré, du député Pascal Arrighi reviennent souvent dans les déclarations des inculpés comme ceux de personnalités désireuses d'un changement de régime. M. Arrighi n'a t-il pas dit au docteur Kovacs : " La bombe allumée à Alger explosera dans la métropole. "

"... Kovacs décide de faire une mise au point de l'entrevue du 16 décembre au St.George.

 

P 117

..." Il m'a été donné rendez-vous pour 15 heures au St.George, à la chambre 95, qu'Alain Griotteray avait louée. Lorsque j'arrive, le général Cogny est avec le général Faure et M. Arrighi dans le jardin où ils discutent. J'entre dans la chambre où se trouvent Knecht et naturellement Griotteray. Nous y sommes rejoints vers 15 heures 30 par le général Cogny et M.Pascal Arrighi. " Cogny dépose à son entrée son képi, ses gants et sa canne sur le lit. "...

 

Note de la rédaction:

je dois à la vérité de donner quelques précisions concernant le Général Faure: ce dernier faisait en effet partie d'un des multiples cercles officieux organisés par Michel Debré pour préparer différents scénarios de coup d'état; il s'était impliqué particulièrement dans la campagne contre la CED (communauté européenne de défense ), mais il ne faisait pas partie de l'opération organisée par le cercle Cogny. J'avais depuis un certain nombre de mois fait sa connaissance par l'intermédiaire de Pierre Poujade dont j'étais l'un des représentants à Alger. J'avais sympathisé avec lui bien qu'appartenant à un bord différent. Il venait souvent chez moi, dans la soirée, et il se confiait volontiers... il m'avait tenu au courant de cette réunion du St Georges où il s'était incidemment trouvé en face de Cogny dans les jardins de l'établissement en sortant d'une rencontre avec Griotteray et il s'était demandé alors ce que pouvait bien faire Cogny à Alger ...Je me rappelle particulièrement qu'il m'avait dit avoir été médusé par  "ce spectacle des gants, de la canne et du képi sur le lit"  de celui qu'il allait rencontrer quelques instants après dans les jardins (Dr. Bernard Lefèvre)

 

P 118-119

..."Salan : J'estime, en conséquence, que Kovacs, sur ce point, a dit la vérité, que les démentis des autres n'ont aucune valeur et, au contraire, donnent à penser qu'ils sont coupables. Le commissaire du gouvernement au tribunal militaire d'Alger, le colonel Gardon, saisi de l'affaire, demande le 8 mars 1957 que Paris se dessaisisse au profit du tribunal militaire d'Alger. Nulle réponse officielle ne nous est fournie. C'est le silence le plus complet, comme si on voulait, en haut lieu, enterrer cette pénible affaire. Aucun acte d'instruction ne suivra dans les jours prochains.

 

Visite du général De Gaulle à Colomb-Béchar dans le sud-oranais le 11 mars 1959 où il rencontre le général Salan. Donc après le 13 mai 1958 et le retour de De Gaulle au pouvoir

 

..." Nous avons tout d'abord une conversation de prés d'une heure sur la situation générale en Algérie, sur celle d'Alger qui lui semble s'améliorer grandement et dont il me complimente, sur d'autres questions ayant trait à mes commandements antérieurs…Puis, tout de go, le général me dit :

 

- Alors Salan, cette affaire du bazooka…sans doute faut-il voir son origine dans des sanctions que vous avez infligées à des soldats en Indochine et qui, depuis, vous en voulaient !… Sur le moment cette réflexion me laisse pantois, mais

 

je me reprends vite

 

- Non mon Général, dis-je, il ne s'agit nullement de gars d'Indochine, ils me sont bien trop attachés, mais d'une sordide affaire politique. Lorsque le procès aura lieu, croyez moi, vous en découvrirez vous-même toute la gravité. Le général me jette un regard sans aménité puis, comme si rien ne s'était passé, me dit :

- A tout à l'heure au dîner. Je ne cesserai de penser à cette conversation dans les jours qui suivent. Les mois passent, MM. Knecht et Sauvage sont mis en liberté, M. Griotteray est rentré en France sans être inquiété. "...

 

P 120

..." Au début du mois de janvier, Les auteurs sont inculpés d'association de malfaiteurs, d'homicide volontaire, de tentative d'homicide, de destruction d'immeuble par engins explosifs. Ils sont renvoyés devant le tribunal permanent des forces armées pour y être jugées conformément à la loi. "...

 

P 121

..." M. Knecht explique qu'il s'est rendu deux fois à Alger, la première fois du 8 au 21 novembre 1956 en mission officielle, ce qui est vérifié, et la deuxième fois en congé, du 8 décembre 1956 au 10 janvier 1957. A cette occasion il a rencontré à différentes reprise le docteur Kovacs. Il rejette en bloc toutes les déclarations de Kovacs. Il connaît le général Cogny depuis 1948, d'où ses allées et venues entre Rabat et Alger. Sauvage est son ami et a été reçu également à Rabat par le général Cogny. M. Sauvage nie lui aussi les faits. Il précise qu'il s'est rendu au Maroc pour trouver des fonds destinés à construire un hôtel à Tahiti. M. Griotteray est souvent allé à Alger en mission officielle pour son général. Il a rencontré son ami Knecht et des amis de ce dernier dont Kovacs, mais nie avoir ménagé une entrevue entre le général Cogny et Kovacs. M.Arrighi explique que ses voyages à Alger avaient un caractère officiel et que c'est dans le cadre de sa mission d'information qu'il a rencontré Kovacs, présenté comme très renseigné sur les opinions et les mouvements du milieu algérois. Il affirme qu'aucune entrevue n'a eu lieu le 16 décembre entre le général Cogny et Kovacs. Le général Cogny confirme la mission de securité militaire confiee à Sauvage, les déplacements officiels de Griotteray et affirme ne pas connaître Kovacs et donc n'avoir pas eu d'entretien avec lui. Il n'a pas reçu le fameux télégramme. Or ce télégramme, dont le texte figure au dossier, après avoir été saisi à la poste par les services de police, a bien été envoyé par le professeur Lagrot au général Cogny. Au Saint Georges, Kovacs a bien rencontré Cogny, le général Faure en a donné l'assurance. Pourquoi toutes ces dénégations ? J'ajoute que MM. Soustelle, Debré, Boscary-Monservin, Giscard d'Estaing et le général Faure, interrogés, déclarent tout ignorer d'un comité des six… Le dossier est clos sur ces déclarations et par le réquisitoire du 1er janvier 1958. L'affaire devrait donc aller maintenant vers son dénouement puisque les hommes qui ont inspiré l'attentat sont mis hors de cause et qu'il ne reste plus qu'à condamner les auteurs. Toutefois, des avènements imprévus vont donner, dans les mois qui viennent, un éclairage nouveau à la manœuvre politique que l'on s'est efforcée de cacher et qui, pourtant, se trouve bien à l'origine du " bazooka ". "...

 

P 126

..."Au sujet de Kovacs, je reçois la visite le 18 juin 1958 de Me Tixier-Vignancour, son avocat. Kovacs est bien malade il ne supportera pas le choc du jugement. Le maître se fait persuasif, c'est du " grand mélo " et j'ai droit à tout un panégyrique. Ceci est une des premières manœuvres à laquelle, en ce qui me concerne, il était simple de répondre. Mais ce qui est plus grave, c'est la pression exercée sur Mme Rodier.

 

Et maintenant je cite Mme Rodier. " Les mois passent…Me Floriot m'écrit seulement le 30 décembre 1957 et sa lettre ne me satisfait pas, je demande à le voir. Il me confirme que des non-lieux viennent d'être rendus pour les inculpés en France, ajoute que l'affaire ne sera pas jugée à Alger mais en métropole et me dit tout ignorer des raisons de ces décisions. Seule la justice militaire est en possession de tous les éléments. Pour lui, il n'y a plus de " dossier Rodier "(sic) Devant mon vif désir d'avoir des explications, il me propose de me mettre en rapport avec M. Guibert, directeur de la justice militaire, seul qualifié pour me donner satisfaction. Effectivement, fin janvier 1958, je suis reçue par M. Guibert avec lequel j'ai un long entretien. Il me fait un résumé de l'affaire, me donne les noms de personnes impliquées dans le complot et ajoute : " Si Griotteray, Knecht et Sauvage ont bénéficié de non-lieux c'est parce qu'ils ne sont que des sous-ordres et ne peuvent être incriminés sans mettre en cause des personnalités beaucoup plus en vue. Cela pourrait déclencher des mouvements d'opinion, menacer la stabilité gouvernementale et être à la base d'un 6 février (sic). D'autre part, ajoute-t-il, une confrontation entre le général Cogny et le général Salan ne serait guère opportune. Cela serait certainement exploité par la presse et jetterait le discrédit sur notre armée. " Puis, en présence d'un général de gendarmerie, il me demande de renoncer à ce que le côté politique de ce procès soit évoqué, faisant appel à la mémoire de mon mari, à son attachement au général Salan et à mon sens de l'honneur. Je me suis inclinée. Pour me prouver que ce sacrifice est nécessaire et marquer la confiance qu'il met en moi, il propose de me laisser consulter le dossier après son retour de la Cour de cassation, ce en présence de Me Floriot auquel il est lié d'amitié et dont il est sûr du patriotisme. Je me suis retirée sur ces paroles, mais je n'ai plus jamais eu de nouvelles ni de M.Guibert ni de Me Floriot. "...

 

Affaire classée pour eux.. Ils ont trouvé une échappatoire. L'excuse évoquée ne pouvait que mieux réussir sur une pauvre veuve désemparée. Dire que cela pouvait porter préjudice au général Salan n'était qu'un prétexte pour attendrir Mme Rodier qui savait l'attachement que se portaient les deux hommes.

 

P 127

..."La pression exercée sur cette pauvre femme portant le deuil de son mari et faisant suite à une sorte de conspiration qui était en même temps une tromperie à laquelle des personnalités connues n'ont pas craint de mêler leur nom revêt un caractère odieux ; mais aussi les déclarations des exécutants d'Alger n'en prennent que plus de force. "...

 

Dernier paragraphe d'une lettre de Guy Mollet adressée à Mme Rodier

 

P 128

..." Les criminels qui ont lâchement assassiné un officier français et, s'il en est, ceux qui ont armés leur bras, doivent être punis. Non seulement je n'ai jamais agi pour qu'il en soit autrement, mais je me tiens à votre entière disposition pour vous aider - si je peux - à faire poursuivre jusqu'à son terme la nécessaire action de la justice. Je vous autorise, évidement, à faire de cette lettre tout usage qui pourra vous paraître utile à cette fin…"...

.." Au mois de juillet, " l'affaire du bazooka " commence à remplir les colonnes de la presse, le procès doit en effet se dérouler sous peu. Cette perspective jette la consternation dans certain milieu politique. Le fait suivant en est une illustration. A mon cabinet civil et militaire se trouve le colonel Alain de Boissieu, gendre du général De Gaulle. Un lundi du mois de juillet, de retour de week-end, il demande à être reçu personnellement pour une question grave. J'accède à son désir mais le prie de se faire accompagner dans mon bureau par son chef direct, le général Lennuyeux, qui dirige le cabinet.

- M.Debre, que j'ai rencontré au cours de mon séjour parisien, me dit le colonel, m'a prié de vous demander de ne pas insister pour que le procès du bazooka vienne à l'audience. Ma réponse demeure invariable :

- Rodier a été tué, ses assassins doivent être jugés, quels qu'ils soient ! Puis Lennuyeux et de Boissieu se retirent. "...

 

P 130

..." Ainsi voilà l'orientation donnée à son tour par le ministre de tutelle, essentiellement responsable puisque chef hiérarchique suprême du parquet militaire. M.Debré peut se sentir rassuré, nous allons vers une mise en liberté provisoire… Malgré l'opposition du colonel Cornu, commissaire du gouvernement, et à l'étonnement de tous, un huis clos est ordonné à l'issue duquel, à 18 heures, l'affaire est renvoyée sine die et les accusés mis en liberté provisoire. "...

 

P 131

..." A cet instant du récit faisons bien le point. Après les déclarations de Me Floriot et de M.Guibert à Mme Rodier, la démarche d'Alain de Boissieu au nom et pour le compte de M.Michel Debré, le rapprochement des instructions de M.Guillaumat, ministre des Armées, et des arguments avancés par la défense au cours du huis clos, arguments rapportés par le commissaire de gouvernement lui-même, n'est-il pas à son tour hautement significatif ? "...

 

P 133

..." Comme le colonel Gardon regagne la capitale, le général Dulac le prie de me mettre au courant de la démarche de M. de la Malène (venu à Alger) qui voulait savoir si Salan était d'accord pour que l'affaire soit jugée à huis clos; ce qu'il fait le 11 août à l'hôtel Astor ou je réside. (Salan est en effet en déplacement à Paris) Il me remet à ce sujet une fiche écrite de sa main, s'étonnant devant moi de l'insistance que mettent certains personnages, dont M. Debré, à éviter ce procès. Dès mon retour à Alger, le général Dulac me confirme la visite qu'il a reçue de M.de la Malène et son but. Je lui dis alors :

 

- On met donc tout en œuvre pour que la justice ne soit pas rendue ! Pour ma part, je maintiens ma position, avec d'autant plus de vigueur que toutes ces manœuvres confirment la justesse de mon opinion : Ceux qui ont prescrit cet attentat ne sont pas sur le banc des accusés. "...

 

P 134

..." Kovacs ne se présentera pas à la convocation du tribunal. Il préfère disparaître et gagne l'Espagne. Les séances du tribunal se déroulent du 6 au 11 octobre dans une salle misérable de la vieille caserne de Reuilly. Derrière une table en bois, siège un vieux magistrat bien usé et quelques militaires. Que viennent-ils faire là ? Il est vrai que cette fonction n'est pas recherchée dans l'armée et qu'on choisit un peu n'importe comment parmi les cadres disponibles. Ces juges, surpris par l'atmosphère du procès et troublés par Me Tixier-Vignancour et Me Biaggi, ont accepté la mise en liberté provisoire des inculpés sans trop comprendre pourquoi. Pas un seul n'a posé de question sur les origines de l'attentat ni ne s'est demandé qui avait armé les bras de ces exécutants. Aucun d'eux ne s'en préoccupe et l'audience suit son petit train train. Ils n'ont plus devant eux que les cinq inculpés qui n'ont pas fui, pensant bien que leurs amis politiques vont les tirer d'affaire et qu'ils seront relaxés.

Il y a tout lieu de penser qu'un deal a été conclu entre les avocats et le gouvernement pour qu'en contrepartie d'une peine pas trop lourde, symbolique, on ne soulève pas le problème des véritables organisateurs de l'attentat

 

Aussi lorsque le verdict tombe, grande est leur stupéfaction : peine de mort par contumace pour Kovacs, réclusion criminelle pour Castille, peines de prison pour les autres. Les gardes les enchaînent… personne ne les a secourus ! Ils partent vers la Santé, la tête basse mais une flamme de révolte se lit dans leur regards. Et ceux qui les ont poussés ne sont pas inquiétés. Le silence se fait… ".

 

Les condamnés seront transférés dans des prisons à Alger

 

P 135-136-137

..." L'affaire du bazooka semble donc close… Il n'en est rien ! tout d'abord, en janvier 1960, dans le tumulte des Barricades, un commando de Pierre Lagaillarde libère les condamnés du bazooka et les incorpore dans sa troupe.

Ils fuiront en Espagne dès la fin des Barricades en janvier 1960

 

Puis, alors que la politique d'abandon du général de Gaulle m'a conduit à passer en Espagne, j'ai, à Madrid, une conversation intéressante. Je loge à l'hôtel Princesa où Pierre Lagaillarde me demande de donner audience à Castille et à Fechoz qui sont avec lui. Le 10 janvier 1961, j'accède à sa requête et reçois Castille et Fechoz dans mon bureau dont les fenêtres donnent sur un petit jardin. Les gardes civils y assurent une faction vigilante car je suis étroitement surveillé par la police de Franco. Castille se présente : officier du génie, il a appartenu comme lieutenant au 11ème Choc ainsi qu'au S.D.E.C.E. Le 11ème Choc est en effet le régiment où cet organisme puise ses spécialistes pour les missions délicates. Il n'a jamais été en Indochine. Grand, très fin, il s'exprime avec facilité. Fechoz est assez fruste. C'est un garçon courageux mais influençable. Tous deux me disent leurs regrets d'avoir été entraînés dans cette affaire du bazooka et leur certitude, eu égard à la personnalité de ceux qui les dirigeaient de Paris et de Rabat, d'être dans la voie juste du maintien de l'Algérie dans la France. Tout ce qu'à déclaré Kovacs et que nous avons confirmé dans nos dépositions du début février 1957 est vrai, me dit Castille. C'est M. Debré qui orchestrait tout: le général Cogny était à sa dévotion et voulait à tout prix venir à Alger. Knecht était subjugué par Griotteray qui, de son coté, avec Sauvage, était envoûté par le général. La réunion du 16 décembre 1956, au Saint George a bien eu lieu ainsi que l'a décrite Kovacs. Nos rencontres avec Griotteray, Knecht et Sauvage, sont l'exacte vérité. C'est pourquoi lorsque nous avons été condamnés nous n'avons pas compris car nous étions persuadés que M.Debré, alors Garde des Sceaux, nous ferait obtenir le non-lieu dont les autres inculpés, en France, avaient déjà bénéficié. Nous avons porté toute la responsabilité de cette malheureuse affaire…"

 

A les écouter parler pendant près de trois heures, j'ai trouvé le sentiment qu'ils étaient incapables d'avoir monté ce scénario pour se défendre tant ils donnaient de précisions sur les rencontres d'Alger, sur les personnages, les lieux…Je retrouvais là une confirmation de toutes les hypothèses antérieures, formulées à la lumière des documents…

 

Enfin, lorsque après avoir quitté Madrid pour Alger, le dimanche 22 avril 1961 au matin, je deviens le chef de l'O.A.S., les informations que je recueille concordent parfaitement avec les propos tenus par Castille et Féchoz. C'est pourquoi j'adresse à M.Michel Debré, qui est alors Premier ministre, la lettre suivante, en raison des attaques dont l'O.A.S. est l'objet de sa part, attaques injustes contre des hommes qu'il a lui-même engagés à la lutte par ses écrits du "Courrier de la Colère", dont je n'ai pas oublié cette phrase : " Tout abandon de l'Algérie est un acte illégitime qui place ceux qui le commettent hors la loi et tous ceux qui s'y opposent, quels que soient les moyens employés, se trouvent en état de légitime défense.

 

" Le 29 janvier 1962. Monsieur, jusqu'ici je m'étais fixé comme ligne de conduite de garder personnellement le silence dans cette bien triste affaire qu'a été celle du bazooka. Certes, je sais que quelques journalistes partiellement informés y ont fait allusion. Votre gouvernement vient de prendre des mesures dites " spectaculaires " pour lutter contre les patriotes qui ont pris pour mission celle-là même que vous prétendiez remplir il y a de cela seulement trois ans : la lutte pour la défense et l'intégrité du territoire national. Ces mesures, vous avez tenu à les expliquer vous même sur les ondes de la Radio Télévision Française, n'hésitant pas à appliquer les qualificatifs d'assassins et de criminels à l'encontre de ces mêmes patriotes. De ce fait, me voilà donc libre de raviver certains détails précis et de vous rappeler la part directe que vous avez personnellement prise, en d'autres temps, dans une affaire d'assassinat. Votre participation m'a été prouvée en deux occasions au cours de l'année 1958. Au mois de juillet, le colonel Alain de Boissieu venait me trouver en présence du général Lennuyeux, pour me demander de votre part de ne pas donner suite au procès du bazooka, craignant que " votre nom et celui du général de Gaulle n'y soient irrémédiablement mêlés ". Vous connaissez la suite que j'ai réservée à cette démarche. Je me suis refusé à vous suivre. Quelque temps après, au mois d'août, vous êtes revenu sur ce problème. M. de la Malène, qui faisait alors partie de votre cabinet, vint à Alger. Comme je devais m'absenter je le fis recevoir par le général Dulac qui mit au courant le colonel Gardon, mon conseiller juridique, étant donné qu'il s'agissait d'une mission dans le cadre du cabinet du Garde des Sceaux. M. de la Malène a exposé la même argumentation que le colonel de Boissieu. Le colonel Gardon m'a laissé une relation manuscrite de cet entretien. Ce document, précieux s'il en fut, a échappé à toutes les investigations et perquisitions de votre police. En Espagne ensuite, vous n'ignorez pas que j'ai rencontré ceux-la même que vous aviez trompés, en leur faisant exécuter un acte qui était beaucoup plus destiné à servir vos ambitions que la cause de l'Algérie française. Les précisions que j'ai recueillies auprès de ces exécutants m'ont définitivement fixé sur la réalité de vos agissements. Ainsi vous êtes le premier justiciable des mesures que vous venez de prendre contre ceux que vous qualifiez de criminels. Je vous désigne nommément comme l'assassin du chef de bataillon Rodier ".

 

Une copie de la présente lettre fut adressée à M. le Ministre des Armées et à M. Le procureur de la République de la Seine, pour leur information personnelle. Acheminée par les voies postales normales, elle parvint bien à ses destinataires et fut reproduite à l'époque par certains journaux dont " Le monde " du 7 février 1962. Trois mois après, le 20 avril 1962 c'est mon arrestation. Le 15 mai 1962 s'ouvre mon procès où il sera longuement parlé du " bazooka ".

 

devant le tribunal le Général Salan fait une synthèse percutante de l'affaire

 

P 138

Dans ma déclaration devant le tribunal, le 16 mai, je m'exprime en ces termes : " …A Alger, intervient le monstrueux attentat du bazooka. Le 16 janvier, à 19 heures, deux roquettes sont tirées, l'une sur mon bureau, l'autre sur celui du commandant Rodier qui est tué sur le coup. C'était le premier acte de violence n'émanant pas du F.L.N., et il avait été dirigé contre le commandant en chef. Qui donc l'avait commis ? On sut rapidement que cet attentat était relié à un important complot dont la réussite exigeait mon assassinat. Ses instigateurs sont ceux qui demandent aujourd'hui pour moi la peine capitale. Ils désirent obtenir par mon jugement ce qu'ils n'ont pas réussi par le bazooka. Cela est si vrai que toute instruction sérieuse m'a été refusée. Aucun témoignage n'a été recueilli, pas même celui de M. Michel Debré. Or il est impossible de comprendre les événements et d'expliquer ma position comme le mobile de mes actes si l'attentat du bazooka n'est pas éclairci. Quand le pouvoir refuse à un inculpé une justice complète, c'est qu'il y a le plus grand intérêt ". Je termine ma déclaration : " Désormais je garderai le silence ". "...

 

P 138-139

..." Mitterrand est cité à la barre à la suite de son article suivant : " Un incroyable hasard a voulu que Salan fut la première victime désignée par le clan qui portera devant l'Histoire la responsabilité d'avoir déclenché la guerre civile, en ordonnant de tirer au bazooka, un jour de janvier 1957, sur le commandant en chef de notre ancienne Algérie. " Mitterrand répond :

 

-J'ai en effet écrit cet article. "...

 

P 144

..."Debré à la barre nie être à la base du complot de l'attentat au bazooka. Il détient une lettre du général Dulac où celui-ci écrit ne pas se souvenir de la visite de la Malène à Alger ainsi qu'une lettre de Knecht qui dément l'entretien qu'a eu le colonel de Boissieux avec le général Salan courant juillet 1958 où il lui demandait de la part de Debré de ne pas insister pour que l'affaire du bazooka vienne à l'audience, craignant en effet que " son nom et celui du général De Gaulle " n'y soient irrémédiablement mêles. "...

 

P 141

..." Il me paraît alors que M.Debré, encore premier ministre, a eu le réflexe de se faire " couvrir ", après ma lettre du 29 janvier, en recueillant ces déclarations fallacieuses auprès de généraux qui étaient, de fait, toujours sous ses ordres. "...

 

P 144

..." Le complot du bazooka, point de départ du 13 mai 1958, avait pour origine un groupe politique, derrière lequel se profilait la haute et énigmatique figure du général de Gaulle et qui gravitait autour de M.Debré et de ses amis. Malheureusement, lorsque les événements du 13 mai se produisirent, j'étais dans l'ignorance de la plupart des faits que je viens de relater au cours des pages précédentes et qui ne parvinrent à ma connaissance qu'à partir de juillet 1958 et dans les années suivantes. "

 

Note de la rédaction : Il est évident que si le général Salan avait eu alors connaissance des faits réels, les événements du 13 mai 1958 eussent pris une toute autre direction....qui n'aurait pas été de toute évidence gaulliste

 



23/09/2015
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